le fond du sac

Bravo, vous avez trouvé le carnet secret.

Ce sacré Justin avait des idées idiotes,
mais il ne voulait ennuyer personne avec ça.
C'est pourquoi il cachait ces choses au premier venu.
Ce n'était pas un timide, Justin, c'était un délicat !
 

Je ne commerce pas avec les trépassés, les torturés du purgatoire ne hantent plus mes nuits et s'il m'arrive de songer aux âmes en peine en écoutant le clapot des vagues c'est par goût poétique, par épicurisme. Les plaintes du vent d'ouest, le claquement des cordages, les cris des goélands orchestrent mon opéra intime. La musique des éléments marins m'apaise, me pousse à l'introspection. J'ai le sentiment d'appartenir au grand système universel, atome minuscule à durée aléatoire, certes, mais je suis là, j'existe. Je savoure mon privilège d'être sur le pont à pouvoir évoquer mes amis disparus, à les faire revivre.

L'au-delà ne me tracasse pas : je suis venu, j'ai vu, je me souviens. Souvenirs sont choses de mer,  flotsam and jetsam, épaves ! L'océan fait le tri. Les regrets coulent en premier, vont nourrir les mérous. Avant d'entrer dans les brumes annoncées, je médite sur mon sillage. Ce qui est fait est fait et  j'aurais mauvais goût de me plaindre …

Les dieux m'ont évité la monotonie d'un destin tout tracé, la lassitude. Ils m'attendaient à l'escale, ils m'ont conduit à l'auberge.

J'observe les convives, me sers quand vient mon tour.

Je ne boude pas mon plaisir, je le goûte au contraire comme un vin de Bordeaux, en le humant, en le faisant rouler en bouche. Satisfaction d'un combat bien mené : Saint-Émilion, fruits rouges. Joie d'approcher du but : Margaux, abricot et mangue. Douceur de la caresse : Sauternes, miel d'érable.

A la table d'hôte, on ne choisit pas son menu, on apprend à aimer tout, à gratter le bon autour de l'os. Après poire et fromage, on peut se verser quelques gouttes dans la tasse, de cette eau de vie pour l'âme qui calme le cerveau, parfume les lèvres et adoucit l'instant du départ.

Je crois que la perception du bonheur s'apprend. Ce n'est pas un acquit figé, une béatitude. C'est le fruit d'un vouloir. Ça demande disponibilité, vibration entretenue, onde porteuse.

A la veille d'embarquer pour un autre voyage, j'arrête à la date d'aujourd'hui mon carnet de route, ce cahier dans lequel je me suis complu à conter mon histoire. J'ai même arraché quelques pages. J'ai changé les noms des personnages-clés mais j'ai conservé ceux des seconds rôles. J'ai aussi laissé des pancartes lisibles à l'arrière-plan. Ai-je eu raison ? Je ne voudrais peiner personne si jamais mes lignes étaient lues par d'autres que mes proches.

Je me rends bien compte que le choix des anecdotes, leur montage singulier, le piment des mots crus, donnent à mon récit un goût qui peut déplaire. Pire, j'ai gardé le pli scolaire. Les chers frères ne m'ont pas raté ! Pour y pallier, je froisse mes phrases trop lissées, je cours à droite, à gauche, pour échapper aux mânes de Cicéron, au spectre de Boileau, à l'ombre d'Alexis Saint-Léger Léger. Quand je suis hors de souffle, eh bien je me relâche. Des alexandrins incongrus, horribile scriptu, me rattrapent, éclaboussent ma prose et je m'en moque. Des syllepses me narguent et des anacoluthes. Je digresse, je zigzague, j'abuse du retour dans le temps.

Mais que serait un carnet intime sans intimité, sans rêves, sans grain de folie ? Il faut me pardonner, c'est le propre du genre. Sinon, tant pis. Je n'ai pas cherché à plaire et je suis sans illusion littéraire. J'écris pour allonger un peu mon sillage, pour laisser pour quelque temps, comme un paraphe, une ride sur l'eau.

Quelqu'un ayant observé les mêmes événements d'un autre poste pourra s'étonner de ma version des faits, relever telle erreur, me reprocher de rompre la connivence, de fureter dans la cabine du capitaine. Il a sans doute raison … question de point de vue.

Chacun voit la lune à son hublot. Ce que je raconte n'est pas vérité certifiée mais ma vérité à moi, embuée par le temps qui passe. Elle vaut ce qu'elle vaut. Je ne suis déjà plus celui qui vécut ça. Peintre cyclopéen, je perçois mal le recul des choses. Si vous observez quelque frisson de vie ou comme un reflet d'âme sur ma toile, ce n'est dû qu'à votre regard, c'est lui l'artiste.

N'attendez-pas de moi l'impression des linceuls. Je n'ai pas de savoir en la matière, je ne fais pas suer les morts, je laisse leur secret aux moines byzantins.

Je me suis simplement efforcé d'être sincère en profondeur, de porter témoignage. J'ai pendu mes pudeurs au perroquet de l'entrée et j'ai déballé sans honte mon histoire. Je me suis fait plaisir.

En feuilletant une dernière fois mes cahiers, je me dis qu'une vie de marin n'a guère d'importance. J'ai subi ce qui se passait autour de moi sans pouvoir y changer grand chose. Connaîtrons-nous jamais le sens de tout cela ? Quand je me penche sur l'eau, le miroir de la mer me renvoie mon visage et le reflet du ciel. La réponse à mes questions est toujours sous la surface, dans les abysses, hors d'atteinte. Pourtant je revendique pour chaque homme en âge d'embarquer le droit de choisir son navire, le droit de débarquer à l'escale, celui surtout d'exister comme entité pensante singulière, fugitive bribe d'éternité, minuscule atome divin.

Sous mes yeux les feuilles arrachées… Que faire ?

Alea jacta sit, le sort en soit jeté !

Je reclasse les pages gênantes, je les recolle ... et tant pis si l'on pense que je suis aussi fou que le curé de Pieusse.

Ouf ! Tout est bien ainsi. Mon carnet secret ira au fond du sac. Courage, mon garçon, tu débarques demain.

Mes voyages, la friction d'autres mœurs, d'autres religions, me conduisirent à m'interroger sur la foi de mon enfance, à me poser des questions essentielles sur le grand mystère de l'univers. Ce fut travail pénible. J'étais coincé dans une dure gangue de préjugés. Quand je pensais m'être un peu dégagé quelque angoisse me reprenait. Si les curés avaient vraiment raison, alors mon péché serait bien grand.

Je décidai de relire les textes sacrés, les Testaments. Je me mis à gratter, à comparer. Je refusais d'être dupe, encore moins complice. Résister à l'envoûtement ! Ma détermination obtint finalement sa récompense et je parvins à la sérénité, à la paix de l'esprit, lorsque je réalisai que je ne trouverai réponse à mes questions dans aucun livre.

Par ailleurs, j'ai eu l'occasion d'approcher quelques êtres investis d'une foi tenace qui ne m'ont pas envoyé humer les roses, qui n'ont pas fui la discussion comme certains curés de ma jeunesse. J'ai croisé la route d'un saint homme, il s'appelait Bob H. et il était mormon. Il ne m'a pas converti à ses vues mais il a acquis mon amitié. Je sais maintenant que la sainteté n'est pas l'apanage d'une foi en particulier, pas plus que l'honnêteté et la morale. Les vertus ne sont la propriété d'aucune église.

Au hasard d'un rituel, d'une célébration, les bouffées de religion qui m'atteignent ne parviennent pas à m'imprégner, même si je trouve touchante la ferveur des croyants. C'est qu'il ont bien du mérite. Il leur faut rester longtemps sur les genoux pour obtenir la faveur du Ciel, la grâce, pour percevoir la voix de l'intérieur qui engourdit et rassure, qui génère la fragile certitude. Une longue hypnose devant l'ostensoir permettra à quelques-uns de goûter à l'extase.

J'ai lu les confessions décrivant la douloureuse jouissance, l'âme en transes, les stygmates, l'apparition, le dialogue avec la divinité ou son émissaire, j'ai même parlé à une gamine à qui la vierge Marie était apparue.

Je ne suis pas troublé par ces récits mystiques, intéressé certes, jamais convaincu. Je ne puis croire à la réalité de ces face-à-face avec un maître surnaturel et sa cour d'anges. Tout se passe dans les crânes.

L'odeur de sainteté n'est qu'un relent de crasse, de vieille eau de Cologne, un miasme. Le parfum divin ne prend plus sur ma peau, les prêtres me chagrinent, leur prosélytisme m'agace et j'enrage d'être trop souvent seul à leur refuser complaisance.

Tant de gens ont de la chiure aux yeux. Ils sont si préoccupés par leur mort, par leur survie dans un au-delà ou une imaginaire renaissance, qu'ils sont prêts à tout gober d’un marabout ou d'un prophète. Ils guettent des signes dans le ciel et se pressent les uns contre les autres. Prosternés sur les tapis de soie ou barbotant dans le fleuve sacré, ils entrent en communion. Par imbibition, la foi les gagne en entier. Le peuple des sosies les phagocyte. Que l'idole est puissante ! Qu'il faut bien la servir !

Ils laissent à d'autres le soin de décider de ce qui est bon pour eux. Ils s'en remettent aux versets sibyllins, au blabla des prêcheurs, à l'astuce des mages. La liturgie les envoûte, le rabâchage des oremus agit sur leur cerveau comme une drogue. Ils s'abandonnent. Ils se refusent le droit individuel d'essayer de comprendre. Les beaux agneaux ! Ils tètent leur credo aux seins de la déesse. Qu'ils sont attendrissants !

Repus, ils brament avec jubilation, ils font le rot. Ne sont-ils pas les vrais croyants, les élus du Seigneur, ceux du Livre ? Rien à voir avec le troupeau d'à côté qui patauge dans l'erreur. Tout marche pour le mieux dans leur meilleur des mondes tant qu'ils tournent en rond, qu'ils se contentent de brouter leur carré d'herbe tendre, qu'ils partagent entre eux leurs certitudes. Des bêlements lointains ils n'ont cure car il n'est vérité que la leur !

Quelques-uns seront choisis pour amadouer le Ciel et écartés du groupe, d'autres seront préparés à s'enflammer pour la guerre sainte, à devenir enragés, à mordre, à sauter du haut de la falaise. Montjoie Saint Denis ! Allah Akbar ! Badaboum. Sacrés broutards !

Comment ai-je échappé au sacrificateur ? La chance m'a aidé, ou une confuse méfiance. A la fin de l'hiver, nous passions à la tonte, mais les plus beaux partaient parés de fleurs et ne revenaient pas. Et puis j'avais vu ce trou dans la clôture …

J'avais commencé à observer, à chercher, dès ma tendre enfance. Je m'étais d'abord demandé si le Père Noël n'était pas une incarnation cyclique de Dieu le Père puisque le barbu à trogne d'ivrogne n'était ni ange ni démon, pas même un homme, car chez nous Nicolas est le patron des fleuristes et rien de plus.

Les grandes personnes savent bien que Santa Claus n'existe pas, mais ma grand-mère serait très étonnée d'apprendre que son mythe naquit en Amérique au siècle dernier et servit même de réclame au sirop miracle d'un apothicaire d'Atlanta l'année justement de ma naissance.

Quant à d'autres incarnations, les avis sont partagés.

Une nuit, je décidai de partir seul, de quitter la rade illuminée sans suivre les anciens chenaux. Le banc de sable s'était déplacé, gare à l'échouage. On ne passait plus comme avant. Je dus me délester, sonder ici et là. Je sortis du port en raclant les hauts-fonds, cap au large.

Per ardua ad astra !  Par l'effort atteindre les astres. Maintenant, dans le noir, je vois mieux les constellations. Suis-je encore théiste ? Je ne sais. Agnostique alors ? Peut-être bien. Sur la mer des Incertitudes, je navigue au sextant. Je ne m'approche pas des brisants, je reste en eau profonde. Les fanaux des naufrageurs m'amusent. Pas si con, le marin ! Je sais lire les cartes. Je poursuis ma route. Une nuit viendra où, sur l'avant, jailliront de hautes lueurs vertes, vacillant lentement, magnifiques et froides. J'entrerai dans l'aurore polaire comme en rêve. La draperie cosmique voilera les étoiles et la lune glissera dans la mer. Je m'assoupirai à la barre et Dieu - ou ce qui en tient lieu - enverra deux icebergs très purs broyer ma coque avec compassion.

Quel était le but du voyage ? Je l'ai appris des hirondelles de mer.

Être curieux de tout est inhérent à l'homme. Apprendre toujours plus. Tous les moyens sont bons. Depuis qu'il cessa d'être singe pour devenir erectus puis sapiens, Adam n'a cessé d'engranger du savoir. Un roseau qui plie au vent, un gland qui tombe, une étincelle jaillie d'un silex, mille incidents furent objet d'observation, matière à découverte.

Occupé à chasser et à se reproduire, l'homme-bête s'agrégea en tribu, se collectivisa pour mieux se protéger. J'imagine que les petits de ces êtres qui ne connaissaient pas encore l'écriture furent éduqués à la taloche et à l'herbe sacrée. L'abrutissement et la mystification leur permirent d'affronter les terreurs primitives, mais penser autrement que le chaman fut décrété antitribal et punissable.

Bien plus tard, les docteurs de la loi d'abord, les pères de l'Église ensuite, peaufinèrent l'aliénation des clercs :

- Fiez-vous à nos recettes, elles ont fait leurs preuves. Et de quel droit les gens chercheraient-ils sans autorisation, sans permis ? Tout est dans le Livre et dans notre lecture du Livre car l'Esprit nous visite. Pliez-le peuple à nos lois, le commerce avec le Ciel fera le reste.

Au diable ces intercesseurs qui méprisent les gens, qui décident que nous sommes trop sots pour penser par nous-mêmes ! La quête du divin doit être choix privé, fruit d'une réflexion, et ne saurait se soumettre à contrainte.  Les mystiques, les prophètes de tout poil, devraient avoir la délicatesse de garder pour eux leurs certitudes. Sincérité serait gage de vérité ? sûrement pas ! C'est pourquoi toute révélation requiert une approche prudente, qu'elle soit nouvelle ou moins récente, et son enseignement doit être désintéressé, respectueux du libre arbitre et épargner les jeunes enfants. Quant aux églises, elles sont affaire de hiérarchie et de pouvoir et je déplore que les rites y soient pollués par le discours incantatoire, la gesticulation et le clinquant.

Voici la belle dame, sœur du pape ou sa mère, pour autant que je me souvienne, accueillie sur le parvis comme une vierge Marie d'apparition par une cour de prélats révérencieux, tremblotant d'émotion. Elle se meut lentement, bénissant la foule. Les chevaliers du Saint-Sépulcre ont revêtu leurs superbes tenues et lui font haie. On forme une chenille piquée de crosses d'or pour remonter la nef. La République a délégué préfet et officiers généraux en hommage. Béziers en liesse ! La sous-papesse s'installe en majesté dans le chœur, sur un trône.

Je ferme les yeux. Arnaud est sous le porche, crucifix au poing. Les croisés de Simon ont enfoncé les portes.

- Tuez-les tous ! …

La cérémonie se veut purificatrice, repentante. J'ai mal à l'âme. Ce faste est incongru. Sur son perchoir, un Bossuet moule des phrases, ouvre les bras, s'évertue à briller. Il a l'accent du nord de nos envahisseurs. Il finit par déplorer le massacre mais n'exprime aucun regret pour la croisade ! Il revendique pour son bord le Dieu de tous, il l'embrigade. Monsieur le beau parleur remue son assistance, les vieux surtout qui larmoient de plaisir. Jésus, Marie, que ce sermon est beau !

Des rais colorés tombent des vitraux, caressent les piliers. Un éclat rouge s'est posé sur les dalles du chœur, comme une flaque. Revoilà les croisés. Ils sont en nage. Ils ont mal au dos et le bras lourd. Piétinant, pataugeant, ils font le tri, la dernière découpe. Ils arrachent les bagues et les croix de curé aux correligionnaires qu'ils viennent d'étriper. Une aubaine ! Le cathare est un gibier si maigre. Fatigués les soudards, mais heureux. Ils ont pris goût au sang.

Je mesure la joie des croyants de haut-bord, sur quelque mer qu'ils soient, qui filent sous le vent, en route vers le Graal ou vers la pierre noire. On leur a inculqué l'envie de trouver ça. Si leur voyage est pacifique, inch Allah, que Dieu les garde ! Pour ma part, je refuse de signer d'une croix au rôle d'une caravelle, d'obéir au sifflet, de craindre le fouet d'un maître d'équipage, un peu par anticonformisme mais surtout par sagesse : les rafiots de la sagrada armada  sont pourris et leurs séniles capitaines ne savent plus lire une carte. Des siècles en amont, asservi à un roi-pontife, à un sultan, j'aurais embarqué de gré ou de force et j'aurais fermé ma gueule et feint la connivence pour ne pas finir ligoté à la bouche d'un canon. Avoir la vie sauve, reculer l'échéance, vaut bien un ramadan ou une messe !

Ces temps-ci, dans notre coin du monde, on n'estrapade plus les penseurs singuliers, on ne les lapide plus, on ne les pend plus par le cou, on ne les embroche plus par le cul, on ne les crucifie plus, on ne leur perce plus les yeux, on ne les éviscère plus, on ne les décapite plus, on ne les roue plus, on ne les noie plus, on ne les jette plus aux animaux, on ne les crème plus à grande flamme, on ne les arquebuse plus, on se contente de leur tourner le dos, de les brocarder, de tenir les enfants à distance.

Mais la pax domini n'a pas été signée. Un jour ou l'autre la curée peut reprendre, ici ou plus loin, aussi atroce. Mes frères : vigilance !

Qui a fait dire au Christ : "qui n'est pas avec moi est contre moi" ?

C'est une incommensurable sottise. C'est du fagot pour les bûchers, l'appel à la croisade, au Djihad. Les fanatiques de tous bords ne connaissent que ça. C'est le fondement du raisonnement des femmes de ma famille, côté mémé Camille : Hors de la vraie foi tout est ennemi de Dieu, tout est vermine !

Les grandes religions me proposent des révélations échafaudées sur des songes et des transes mystiques, des hallucinations, des traditions orales incertaines, des recopies de récits apocryphes et de fables allégoriques. Bien qu'elles soient devenues plus paisibles depuis l'arrêt des conquêtes sanglantes, des tortures purificatrices et des conversions forcées, elles me causent souci pour l'avenir de la société car leurs intransigeances doctrinales n'ont pas faibli. Ici la vérité, partout ailleurs hérésie ou mensonge ! L'intolérance fondamentale et le fanatisme n'ont pas été éradiqués de la planète. Ils sont toujours là sous-jacents, éruptifs, contagieux. Qui seront les prochains martyrs, les prochains cathares ?

Les rites sacrés visent à engourdir la saine raison pour mieux atteindre l'âme. Les hymnes déclenchent l'émotion, les invocations collectives soudent le groupe. Le mythe est exalté. Il prend le pas sur tout, sur l'équité, sur le bon sens et sur la vie humaine. La musique guerrière et les chants patriotiques produisent de pareils effets.

Sanctus, Dominus Deus Sabaoth ! Saint est le Seigneur, dieu des armées.

A Whiting Field, Fla, à l'appel du matin, l'aumônier des marines, en uniforme vert, dirigeait la prière collective des troupes, version protestante.

Dieu nous préserve des états théocratiques ! Tel que je l'imagine, il doit bouillir de rage en voyant ces bouffons couronnés qui tous l'ont enrôlé et règnent en son nom, ces banquiers sans vergogne qui jouent de son crédit, "in God we trust", ces présidents pansus qui jurent sur son livre, ces tyrans à casquette, ces émirs à turban qui rêvent d'en découdre parce qu'ils ne le voient pas de la même façon.

Je n'ai pas échappé au conditionnement de mon enfance par l'opération du Saint-Esprit. J'ai dû oser me poser les questions interdites, surmonter ma peur du péché, braver la damnation, refuser la pitance. Humainement, spirituellement, je me suis plusieurs fois retrouvé gros-Jean comme devant pour avoir tenté d'en terminer trop vite avec le défrichage. J'en ai tiré leçon et j'ai cherché ailleurs.

En fouinant chez Pascal, j'ai découvert un cabinet d'effluves, de petits vents furtifs. Blaise coule du nez, il éternue et sa vision se brouille. Il s'expose trop aux courants d'air de l'époque. Il nous ennuie en commentant interminablement le discours de Pyrrhon refusant de se laisser emberlificoter par Aristote. Il cherche à démontrer ce qui ne saurait l'être. Il devrait lire autrement St Augustin : c'est à force de flagellations et de macérations que l'on entend bourdonner la voix du Ciel.

Blaise a la bosse des maths, le génie de la mécanique, mais comme penseur il tourne en rond, il se mord la queue. Il s'empêtre dans des dilemmes métaphysiques qu'il s'inflige à lui-même ! Port-Royal l'écartèle. Il est mal dans sa peau. Son discours est savant et sa méthode est détestable : il trie, il garde ce qui l'arrange et voudrait qu'on lui accorde qu'il est juste d'agir ainsi. Sa démonstration a contrario n'est que prouesse géométrique, château de cartes. Son pari est trompeur.

- "Dans le doute, faisons comme si …"

Mais comme si quoi ? Reprenons au début, chose qu'il ne fait pas ...

Si Jéhova est vrai ? ou Vichnou ? ou Allah ? ou alors aucun d'eux ? ou alors tous les trois ? ou alors rien du tout ?

Dans son recueil de "Pensées", il note :

- "Lorsqu'on ne sait pas la vérité d'une chose, il est bon qu'il y ait une erreur commune qui fixe l'esprit des hommes."

On devrait graver ça au fronton des églises.

Ce type en fait trop. Son masque glisse. Il peut lancer ses dés plus loin que d'autres. Et après ? Ils sont pipés.

J'admire la ténacité de Voltaire et son courage de risquer la Bastille pour clamer l'innocence de gens injustement condamnés. Mais notre philosophe a aussi l'échine souple des courtisans habiles. Son impertinence a des limites. Ses saillies sont mesurées et restent de bon ton. Ses épîtres aux rois ses maîtres me font doucement ricaner. François prend ses précautions. Il ne frictionne pas son monde au gant de crin. L'époque est dangereuse. Accroupi pour gagner sa pitance, assurer son confort, il manie avec rage la brosse à bottines qui d'un côté décrotte et de l'autre fait luire.

Finalement, un parfait honnête homme, à mes yeux, fut Henry David Thoreau, ce protestant généreux et brave, utopiste au grand cœur, cet ennemi de la Foi au catalogue de ma grand-mère.

Depuis qu'il a quitté le verger originel, s'est dispersé, le bas peuple de Dieu est partout interdit d'intelligence. Les prêcheurs qui pensent pour chaque troupeau sont eux-mêmes emmurés dans des certitudes sectaires, dans le mensonge et l'hérésie au dire des lévites de l'église d'en face. Ils marmonnent sous la capuche, marchent tête basse, processionnaires. Ils ne voient que le bas du froc qui les précède. En avant de leur gros orteil tout n'est que tentation, péril, œuvre du diable. Ils se flagellent, font repentance. Oh que souffrir est bon ! Que Yahvé est heureux !

Ces gens sont une plaie au pauvre monde. Sur ordre de leur Grand Vicaire ou de l'Inca, ils grimpent en chaire et se métamorphosent. Ils se soûlent d'oraisons ou bien de mescaline. Ils s'agitent et vitupèrent. Ils prétendent prouver qu'ils détiennent l'unique vérité. Ils s'ingénient à démolir des arguments qu'ils prêtent à autrui et sont aveugles à la faiblesse de leurs propres postulats. Ils tonnent et menacent. Ils brillent devant des auditoires acquis à leur idées, magister dixit, le maître a parlé. Empêtrés dans leurs filets, ils s'abusent eux-mêmes. Ils prennent pour infini, le jeu de deux miroirs.


Guy Roves
Justin le marin